Mr Salopard (Pour les enfants de Merlieux....)


Je me souviens très bien de la dernière fois où j’ai dessiné. Après, je n’ai plus osé. (Mr Salopard avait une blouse grise comme celle des chefs d’atelier qui surveillent les ouvriers. Nous on était ses écoliers.) Sur le bureau débarrassé des cahiers trônait une coupe de fruits. (A l’occasion, Mr Salopard n’hésitait pas : oreilles tirées, coups de règle sur les doigts, claques sur la nuque - j’ai vu la tête rebondir sur le tableau.) Dans la coupe bien en vue : bananes, oranges et poires domestiquées. J’ai toujours détesté les natures mortes. Les peintures de fruits et de légumes empilés, de gibier à plumer, ça m’effraie - c’est pas comme celles des fleurs dans les champs. (Trente six ans après, j’ai grandi et lui doit être enterré. Pourtant je le hais encore, Mr Salopard.) Sur la feuille, je m’appliquais. Une banane, une orange, une poire... Bon d’accord, c’était pas du Renoir, mais je n’ai jamais vraiment su dessiner. Mr Salopard est passé dans mon dos. Trente six ans après, j’entends encore son rire moqueur, son rire assassin. Depuis je n’ai plus jamais dessiné. Je criais : «C’est à cause de lui !». Et puis un jour un enfant m’a dit : pourquoi tu lui as obéi, à Mr Salopard ?