Le bon camarade cherche toujours à faire plaisir (leçon de morale du 18 mars 1969, Christophe Honoré n'était pas encore né, c'est pour ça)


(Un extrait de mon cahier d'écolier de mars 1969)

Alors là, que Christophe Honoré puisse tirer à boulets rouges (voir à ce propos ici par exemple), je trouve ça par essence salutaire, indépendamment de l'intérêt (ou pas) de ce qu'il raconte. Bon, forcément, ça égratigne l'image on-est-tous-une-grande-famille-nous-les-auteurs-jeunesse-et-on-s'aime-tous-et-c'est-forcément-trop-bien-ce-qu'écrivent-les-autres-qui-trouvent-ça-trop-bien-ce-que-j'écris. Mais, quoi, penser et dire que ce que l'autre produit, c'est de la merde, c'est quand même pas un crime de lèse-majesté (en l'occurence l'Auteur Jeunesse, avec un grand A et un grand J). Et je vais d'ailleurs lui faire envoyer mes prochains bouquins, à Christophe Honoré, en espérant m'en prendre plein la gueule - et donc qu'il ne m'ignore pas, la pire des choses....

Maintenant, vu mon grand âge, cela me rappelle les réactions de quelques un_e_s d'entre nous (R.I.P., Gudule) à ce qu'avait déclaré Christophe Honoré dans le Matricule des Anges n°28, en 1999: «Je crois qu’il existe deux sortes d’écrivains pour la jeunesse: d’un côté les mères ou pères de famille qui expliquent le monde aux enfants et font des livres a priori pédagogiques, venant d’un adulte et destinés aux enfants. De l’autre, les écrivains célibataires qui n’ayant pas d’enfants destinataires écrivent sur leur propre enfance. L’enfance est leur terrain de jeu privilégié. Je me range là, à côté d’un Christophe Donner, d’une Florence Seyvos. Il s’agit de rendre compte d’un imaginaire d’enfant.»

Ma réponse - c'est l'occasion de la replacer sans trop me fatiguer quel fainéant opportuniste je fais - fut celle-ci: 

Monolithisme ou distanciation ?

La réalité d’un adulte «sans enfant», son existence même, ne sont certainement pas en tout point identiques à celles d’un adulte «avec enfant»: devenir parent est une telle métamorphose que son (non) accomplissement ne peut être sans incidence sur quiconque, écrivain ou pas.

Il est tout aussi clair que le classement des intentions d’écriture des écrivains jeunesse ne peut pas être effectué au vu de leur livret de famille. Il y a des écrivains parents, comme des écrivains non-parents, qui cherchent à rendre compte d’un imaginaire d’enfant, tandis que d’autres (parfois les mêmes) revendiquent leurs intentions pédagogiques, et d’autres encore affirment écrire ce qui leur passe par la tête en se fichant totalement de l’âge de leur lecteur. On ne peut refuser à aucun l’authenticité de sa démarche. Et pour le lecteur, tout reste affaire de goût.

Maintenant, l’examen critique des œuvres des écrivains qui travaillent au «rendu d’un imaginaire d’enfant» peut-il radicalement conduire aux deux catégories distinguées par Christophe Honoré? Bien malin qui pourrait le prouver livres en main… Il est toutefois exact qu’à la lecture de certains des ouvrages cherchant à traduire l’intime d’un enfant, on peut parfois envisager que la parentalité de l’auteur, ou son absence, ont participé à l’écriture. Non pas que les écrivains non-parents, ou parents, seraient garants d’une «juste évocation» de l’enfance dont ils auraient le monopole. Dans les deux cas, ce ne sont que des adultes qui s’expriment bien longtemps après…

Mais peut-être certains, parmi les «écrivains non-parents», en restent-ils au souvenir monolithique de ce qu’ils s’étaient promis de crier un jour à la face du monde. Tandis que d’autres, parmi les «écrivains parents», revisitent-ils leur enfance à travers celles de leurs fils ou de leurs filles, redécouvrant des zones oubliées, des parts d’eux-mêmes qui leur étaient alors obscures et qui ne s’étaient pas inscrites avec clarté dans leur mémoire.

Ces «sub-catégories» renverraient alors plus généralement à deux démarches distinctes quand on veut, par l’écriture, porter haut la voix d’un enfant. L’une tente de restituer «bruts de décoffrage» des souvenirs encore brûlants – toute distanciation étant alors considérée comme parasitage, voire trahison. L’autre se veut un témoignage distancié de l’enfant devenu adulte, visant à permettre aux jeunes lecteurs de mieux cerner la complexité de leurs propres sentiments.

Reste à savoir laquelle de ces deux démarches pourrait être la plus appropriée à la littérature de jeunesse… s'il devait en être une.

Thierry Lenain