Blog d'un écrivain jeunesse pour lequel l'écriture n'est pas un métier — mais un travail.

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Je ne peux pas


Je voudrais raconter une dernière chose, à propos de La Fille du canal, écrit il y a 30 ans, et dont j'offre le pdf jusqu'à ce dimanche soir. Au départ, je voulais écrire l'histoire d'un inceste, et parler au nom de l'enfant, au nom de Sarah. Je voulais dire «Je». J'ai commencé : «Je sais. Il va ouvrir la porte. Je sais. Il va entrer.» Et puis j'ai arrêté d'écrire. Je ne pouvais pas. C'était au delà de mes forces. «Parce que je suis père», pensais-je alors. J'ai abandonné ce récit. Puis j'ai renoncé à abandonner.

J'ai recommencé. Pas une histoire d'inceste, mais d'agression pédophile. Pas en écrivant à la première personne, mais à la troisième : «Le visage blême, Sarah marche. Ailleurs. Nulle part.» Et puis je me suis arrêté de nouveau. Non. Je ne voulais pas me contenter de juste dire «elle». Alors après le premier chapitre à la 3e personne, j'ai ouvert le journal intime de l'institutrice de Sarah au chapitre 2 : «Il est deux heures du matin. Je n'arrive pas à dormir. J'ai un goût amer dans la bouche. Je pense sans cesse à Sarah.» Il y aurait donc quand-même un «Je» dans le récit, même si c'était le «Je» d'un adulte, et pas celui de l'enfant. Quoique...

En écrivant dans son journal intime, l'enseignante va peu à peu se souvenir d'une chose qu'elle avait enfoui au plus profond de sa mémoire, se souvenir de l'agression qu'elle a subi enfant. «Si je pouvais au moins écrire ces minutes qui ont marqué ma vie au fer rouge, je pourrais ne pas mêler Sarah à ce chaos, écouter ce qu'elle a peut-être à dire au lieu de dissoudre son histoire dans la mienne. Demain, sur les pages de ce cahier, j'écrirai tout.» Mais p.52, aux deux tiers du livre, les derniers mots qu'elle écrira dans son journal seront : «JE NE PEUX PAS». Le journal est refermé et, jusqu'à la fin, le récit sera alors écrit à la troisième personne.

Les dernières lignes : «Les pieds nus, Sarah descend dans la cuisine. Le carrelage est froid. Elle ouvre le placard sous l'évier. Elle reprend sa poupée. Elle la serre fort dans ses bras. Si fort. Demain, l'eau du canal coulera.»

Et un jour une adolescente me dit : «Au début du récit, tu écris que Sarah entre dans son appartement, qu'elle traverse les pièces et qu'elle s'enferme dans sa chambre. Et à la fin du dernier chapitre, tu dis qu'elle DESCEND dans la cuisine. Il y a quelque chose qui ne va pas, là...» Quelque chose qui ne va pas ? Sait-on jamais vraiment ce qu'on écrit, quand on écrit ?

Je ne peux pas Je ne peux pas Reviewed by Thierry Lenain on octobre 04, 2019 Rating: 5
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