Blog d'un écrivain jeunesse pour lequel l'écriture n'est pas un métier — mais un travail.

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Les auteurs jeunesse publient-ils trop et n'importe quoi ?


J'ai parlé il y a peu avec un ami illustrateur d'une question qu'il se posait avec préoccupation— et qui m'a étonné. La question de savoir si les auteurs.illustrateurs jeunesse ne publieraient pas trop. Le raisonnement développé était le suivant : en ne faisant pas preuve d'assez d'exigence préalable dans ce qu'ils proposent à la publication, les auteurs.illustrateurs contribuent au trop plein éditorial, à sa médiocrité moyenne et peut-être bien aussi corollairement à la dégradation de la condition du «métier» des auteurs.illustrateurs. J'ai depuis retrouvé ici et là cette question ainsi posée, ou posée de façon plus personnelle avec un sous-entendu moins appuyé sur la possible incidence, au delà de soi-même, de cette trop faible "auto-exigence".

Que chacun apprenne à aiguiser son propre regard, sa propre exigence sur ce qu'il crée et propose à publication, oui bien sûr.... Ou pas d'ailleurs.

Mais penser que cette auto-exigence, si elle était généralisée, participerait à juguler la sur-production éditoriale dénoncée, à améliorer la qualité générale d'une production redevenue raisonnable, et par ricochet bénéficierait au statut de l'auteur.illustrateur... me paraît disons pour le moins précipité.

Tout d'abord parce que ce sont l'éditeur, le marché et le public qui font avant tout la quantité et la qualité globales de la production éditoriale, pas l'auteur.illustrateur. L'auteur.illustrateur, lui, a bien peu de pouvoir sur ce qui est publié. D'ailleurs il suffit qu'on ne le publie pas, ou qu'on ne le lise pas, pour que lui, l'auteur.illustrateur, n'existe pas. C'est anonyme et dans le désert qu'il exercera alors une auto-exigence qui ne changera rien à rien, sinon à sa satisfaction personnelle (ce qui n'est pas négligeable, c'est vrai).

Ensuite l'auteur.illustrateur n'est pas toujours le mieux placé pour juger in fine de la qualité et l'intérêt de sa création, de la pertinence de sa publication, tant au regard de sa création elle-même qu'au regard du monde non seulement culturel mais aussi marchand (ne l'oublions pas) auquel il la propose.

Enfin, la qualité des uns n'est pas celle des autres. Je veux dire : les uns considèrent peut-être que ce que viennent de créer les autres est pour le moins "léger et inachevé", au même titre qu'il leur arrive eux mêmes de créer trop léger et inachevé; et qu'il conviendrait qu'en pareil cas les autres et eux-mêmes s'auto-régulent en ne proposant pas à la publication ce type de création insatisfaisante. Sauf que les autres ne considèrent peut être pas du tout de leur côté que ce qu'ils ont proposé à la publication est par trop léger et inachevé…. Ils sont peut-être même persuadés du contraire, et sont en droit de l'être.

Si on attribue aux auteurs.illustrateurs la cause même partielle d'un supposé désastre de la production éditoriale, on risque un jour, pour mettre fin à leur irresponsabilité, d'instaurer un Ordre des Auteurs et Illustrateurs chargés de valider si les uns et les autres de ses membres ont fait preuve d'assez d'exigence quant à leur création avant publication — mission d'auto-régulation de la profession qui leur sera confiée afin que soient assurée la qualité de l'édition jeunesse et permis, au final, un statut plus confortable aux auteurs et illustrateurs patentés, ceux qui bénéficieront d'ouvrages estampillés "Exigence Approuvée"…

Si avoir, à sa propre manière et avec ses propres critères, une haute exigence de ce que l'on crée est une éthique personnelle qu'on peut souhaiter à tout un chacun, aller au-delà de ce souhait me semble un peu hasardeux.

Et, par ailleurs, à celui qui aurait conscience de créer du "considéré comme médiocre" pour le vendre à une sur-production qui en serait demandeuse, je n'aurais rien à reprocher. Allez savoir si le fait de pouvoir vivre de sa création sans intérêt, si ce n'est celui de répondre opportunément à la demande des marchands, ne lui offre pas la liberté de créer autre chose ailleurs, avec beaucoup plus d'exigence...
Les auteurs jeunesse publient-ils trop et n'importe quoi ? Les auteurs jeunesse publient-ils trop et n'importe quoi ? Reviewed by Thierry Lenain on septembre 30, 2018 Rating: 5
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